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Le voyeur. Michael Powell. 1960

Le voyeur (Peeping Tom) est peut-être l’un des films les plus étonnants, improbables et fous de l’histoire du cinéma. Écrit par Léo Marks, novice du septième art mais figure importante de l’espionnage britannique qui révolutionna l’art du codage, réalisé par Michael Powell , Le voyeur est une prise de risque folle pour un réalisateur reconnu et célébré, « la phase terminale d’un cinéma qui réfléchit sur lui-même » ou la mort résonne comme une fin de carrière.
C’est en pleine deuxième guerre mondiale que Léo Marks écrit Le Voyeur. Sur le peu de temps libre que lui laisse les services secrets, il nourrit son futur scénario d’une expérience dramatiquement fondatrice : le temps est aux codes qui masquent les vérités, aux vérités enfouies et aux tortures qui accompagnent leur résurgence. Un terreau fertile pour un futur scénariste déjà passionné de psychanalyse, cet autre domaine de l’enfouissement, du décodage et de la sublimation. Léo Marks n’a pas du tout une approche classique de l’écriture et imagine aussi des éléments visuels du film. Alors que tout n’existe que dans sa tête, il contacte Michael Powell : enthousiaste, le cinéaste lui explique qu’il a vu le film et il lui demande de coucher tout ça par écrit. Le scénario, qui inclut très précisément tous les éléments visuels imaginés par Léo Marks, sera respecté à la ligne près. S’il reste le cinéaste anglais le plus célébré, Michael Powell souffre de sa séparation récente avec Emeric Pressburger et de leur société de production The Archers. Il sait qu’il lui faut quelques acteurs connus pour amadouer de nouveaux producteurs épouvantés par le script.
Michael Powell  propose le rôle à Dirk Bogarde qui le refuse. Le cinéaste fait alors un étrange choix mais qui en dit beaucoup sur le projet du film :  celui de Carl Boehm, acteur d’origine autrichienne connu du public pour son rôle de jeune premier dans la série Sissi l’impératice. le réalisateur sent que Carl Boehm va apporte une douceur au personnage qui permettra au spectateur de ressentir de l’empathie. Avec Le voyeur, Michael Powell, cinéaste installé et célébré pour ses œuvres enchanteresses, rompt de manière violente avec l’image qu’il a auprès du public et de la critique. Si c’est la première fois qu’une femme nue apparaît dans un film anglais, c’est tout le film qui transpire le sexe : son esthétique bariolée rappelle les éclairages au néon des quartiers interlopes de Londres et le style des magazines pulp et porno qui circulent à l’époque.
La réception du Voyeur sera effectivement d’une incroyable violence. Le film ne sera pas distribué en Angleterre, aux États-Unis, il reste visible  dans une salle miteuse de New York mais dans une version tronquée et en noir et blanc. Devenu du jour au lendemain persona non grata, Michael Powell voit se fermer les portes des studios : le plus indépendant des cinéastes est brisé par ce film, mais jamais il ne regrettera de l’avoir tourné. Au même moment, Psychose triomphe dans les salles. Si Le voyeur participe, avec le classique d’Alfred Hitchcock, à imposer le personnage du serial killer dans l’imaginaire du public de cinéma, il le prend aussi à contre-pied : à l’inverse de la figure terrifiante de Psychose qui est autre, Michael Powell veut nous plonger dans un univers mental dérangé pour mieux nous amener à le comprendre et à éprouver de l’empathie pour lui.

La prodigieuse direction artistique et l’utilisation d’une pellicule EastmanColor qui rapproche par moments le film du style Hammer ne cessent de jouer sur de multiples illusions qui invitent à scruter l’image et à creuser derrière les apparences. Les jeux savants sur les lumières, l’utilisation symbolique des couleurs, les surprenants mouvements de caméra et angles de prises de vues  entretiennent une vision baroque  comme équivalent cinématographiques de la psychose du personnage :  une vision biaisée du monde qui l’entoure. En nous associant à l’assassin voyeur du titre, Michael Powell aurait réalisé une œuvre moralisatrice qui accuserait l’irresponsabilité d’un cinéma jouant sur nos plus bas instincts. Mais aussi, et c’est là la richesse de son ambiguïté, une œuvre qui honore les visions les plus traumatiques comme essence d’un cinéma puissant, beau et noble. Michael Powell  creuse la face sombre du cinéma, crée son film à partir de tout ce qui est pointé du doigt par les censeurs et montre que le cinéma peut toujours être aussi beau, même quand il se confronte à ce que l’humain a de plus noir et de terrifiant. Le film ne cesse alors de travailler le spectateur. Si bien qu’au bout du chemin, lorsqu’on l’accepte pleinement son outrance, sa sauvagerie et sa provocation, Le voyeur s’est profondément transformé en bouleversant chant d’amour au cinéma.


Le voyeur (Peeping tom). 107 minutes. 1960
Réalisateur : Michael Powell.
Scénario : Léo Marks.
Direction artistique : Arthur Lawson. Photographie : Oto Heller.
Avec : Carl Boehm, Anna Massey, Maxine Audley
En salle le 23 mai 2018.

Distributeur : Les Acacias.
Télécharger le dossier de presse en cliquant ici.
Intervenant : Benjamin Cocquenet.

 

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