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Freaks. Tod Browning. 1932

Le cinquième film parlant de Tod Browning est la somme théorique d’un long travail sur le rapport visuel et dramatique entre ce qui semble monstrueux et ce qui semble normé. Freaks est un film unique, le chef d’œuvre inaltérable d’un réalisateur obsédé par l’identité et ses métamorphoses.

Tod Browning a connu l’univers circassien dès 16 ans.  Devenu figurant au théâtre puis au cinéma, il assiste David Wark Griffith sur Intolerance en 1913 et commence à écrire ses premiers scenarios. Pour Tod Browning, la réalisation permet de matérialiser des histoires dont les personnages sont presque toujours des aventuriers, des marginaux, des gens atrophiés : des personnages souvent inquiétants qui questionnent, souvent de façon dramatique, la normalité du monde. Se déroulant entièrement dans un cirque censé exhiber ceux que le titre nomme, l’intrigue de Freaks intéresse assez peu Tod Browning.  Tout son travail s’oriente sur la fameuse characterization : une façon de construire un semblant d’intrigue à partir de l’identité des personnages. Avec Lon Chaney déjà, le cinéma de Tod Browning était avant tout celui du déguisement et de la métamorphose : la réalité s’y travestissait pour mieux bousculer ses normes figées et parfois exorciser sa morale fallacieuse ou pudibonde. Avec Freaks, la characterization touche une sorte de point aveugle et projette son auteur bien au-delà de toute forme de jugement et de visions partisanes.
Si le travestissement – clown grimé et parfois sans tête, déguisements de scène – reste présent dans Freaks comme dernier signe d’un spectacle auquel le réalisateur rend bien évidemment hommage, la métamorphose vient puiser directement dans le réel. En perpétuelle circulation, ces deux caractères identitaires – entre simulacre et réalité – complexifient et renforcent un simple récit de manipulation amoureuse et de vengeance finalement assez banal. On a souvent parlé d’un cinéma de la communauté pour Freaks : une idée bien trop cloisonnée pour rendre compte d’une circulation permanente entre des clans supposés – les travestis, les transformés, les déguisés – et un titre-caractère – les freaks, les monstres, les anormaux, les insolites – polymorphe et malin dont on retiendra in fine un sens plus lointain qui s’adresse au spectateur : déboussoler. « This movies freaks out », littéralement.
L’unique communauté du film est bien plus large : c’est le monde du cirque et des forains dans son ensemble. Malgré une introduction et une conclusion qui ouvrent le film et dont il faudrait se poser la question de la légitimité, Tod Browning exclut du film tout autre personnage, public circassien compris. C’est une micro-société avec ses drames et ses joies, saisie aussi dans la banalité de sa vie quotidienne. Souhaitant rendre compte des mœurs et rites d’une communauté mais également attentif à ces corps étranges qui la traversent, le regard de Tod Browning oscille entre vocation sociologique et anthropologique. Cette dimension presque documentaire de Freaks se frotte en permanence à la nécessité d’un récit pour construire une œuvre d’une inquiétante étrangeté ou l’insolite se niche dans le quotidien. Le regard humaniste de Tod Browning s’associe de plus en plus à la dramaturgie du récit pour devenir celui d’un raconteur d’histoire et les codes esthétiques du film d’horreur se mettent en place, transforme un drame amoureux en récit de terreur. Mais les corps, eux, restent inchangés : c’est bien la monstruosité des codes – tant sociaux que cinématographiques finalement – et non celle des corps qui est au centre de Freaks.

Mutilé, censuré, remonté, arrangé… Freaks est une oeuvre à la génèse complexe et aux versions multiples.
A lire absolument pour comprendre le film dans sa totalité, un large article qui compare les différentes versions du chef d’oeuvre de Tod Browning  sur l’indispensable site Coolasscinema.com :
http://www.coolasscinema.com/2016/10/the-unseen-freaks-lost-scenes-from-tod.html

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043911-jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxxFreaks. 1932. 64 minutes.
Réalisé par Tod Browning.
Scénario de Tod Robins d’après sa nouvelle « Spurs« .
Produit par Tod Browning, Dwain Esper (non crédité) et Irivin Thalberg (non crédité).
Avec : Wallace Ford, Leila Hyams, Olga Baclanova, Henry Victor
En salles le 23 novembre 2016 en copie restaurée.
Distributeur
:  Théâtre du temple.
Télécharger le dossier de presse en cliquant ici.

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