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La colline a des yeux. Wes Craven. 1977

Film âpre et féroce, La colline a des yeux de Wes Craven permet de pleinement mesurer la dimension politique d’un réalisateur qui aime articuler ses discours avec les codes du cinéma de genre. Un cinéma de la mauvaise conscience et très inconfortable qui égratigne quelques démons américains et propose une cinglante réflexion sur les relations entre civilisation et barbarie.

Cette deuxième oeuvre de Wes Craven prolonge un projet déjà l’œuvre dans La dernière maison sur la gauche, lointaine adaptation de la source d’Ingmar Bergman (1960) : associer un questionnement social, voir métaphysique, à la dimension viscérale propre au cinéma de genre et à la série B. Le cinéma de Wes Craven c’est l’industrie cinématographique qui pense et se pense, c’est une circulation permanente entre dimension réflexive et instinctive, des bobines souvent féroces qui font le lien entre le cerveau et les tripes. En proposant sa propre version de La Source, Wes Craven plongeait un cinéma aux vertus cérébrales dans le stupre de l’éviscération et de la fellation cannibale, avec La colline a des yeux, la noblesse du western – le genre américain par excellence – se frotte à l’ultra-violence du survival.
Le film n’échappe pas aux scories du cinéma à petit budget : l’interprétation prête parfois à sourire, le manque de moyens contrarie parfois les ambitions de l’auteur et les archétypes sont de mise. Les fameuses « grosses ficelles » du genre sont visibles et il faudra gratter sa surface du genre pour révéler l’intelligence d’un discours engagé qui sait transcender sa dimension sociale en puissante réflexion métaphysique.

A un premier niveau de lecture, La colline a des yeux assène ses évidences : un désert, une famille en caravane à la conquête d’une mine d’or et de l’Ouest, une autre,  grimée en indiens, totalement dégénérée et sauvage. Il s’agit bien d’un western moderne et on sent pointer le classique débat entre civilisation et barbarie. A la façon du Nouvel Hollywood – période cinématographique à laquelle, finalement, il se rattache plus que prévu -, La colline a des yeux ressuscite et recycle une forme classique du cinéma américain mais interroge son actualité : le désert devient une zone de tirs militaires post-vietnamienne qui prolonge un trauma américain encore omniprésent. Le film égratigne quelques mythes fondateurs de la Belle Amérique :  le cow-boy n’est qu’une figure paternelle va-t-en-guerre dont la risible virilité se dissimule derrière un phallique magnum offert par ses anciens collègues pour bons et loyaux services. L’évangélisme béat est allègrement piétiné tandis que la cohésion familiale éclate : les enfants ordonnent, contestent l’autorité ou dévorent leurs propres parents.
Sous couvert d’une amère lutte entre la civilisation et la barbarie, la charge sociale-critique est est sévère, peut-être lourde. Mais il serait dommage de s’arrêter là.
Si La colline a des yeux déroule de façon implacable un discours social assez univoque, le grand talent de Wes Craven est de le dépasser en replaçant cette lutte intestine entre le civilisé et le barbare au cœur même de l’individu. Plus que la barbarie en tant que fait, c’est l’éveil à la barbarie comme principe qui interroge Wes Craven. A une barbarie qui s’affiche de façon grotesque, presque trop évidente, répond une  barbarie plus discrète qui s’empare et transforme les dignes représentants d’une société normée. Comme La dernière maison sur la gauche, La colline a des yeux est une fable foncièrement pessimiste. Le désert devient un espace mental, celui du refoulé, dans lequel résonnent des patronymes cosmogoniques : les individus luttent ici contre les dieux d’un Olympe déchu pour mieux faire face à eux-mêmes et à cette violence sourde qui les habite et qu’ils ne pourront plus longtemps ignorer. Certains sont pris d’une inquiétante fièvre excitatrice lors de leur vengeance et le film se fige, de façon très ironique, sur le visage d’un Démocrate déformé  par son propre déchaînement de violence.

L’âpreté de la parabole résonne idéalement dans une mise en scène frontale et très instinctive à laquelle  le format 16mm apporte une dimension presque documentaire. Le montage très sec de Wes Craven évacue toute idée d’une violence grand-guignol ou spectaculaire pour mieux saisir son jaillissement soudain et sa fièvre incontrôlée. Mais La colline a des yeux remplit également le cahier des charges d’une bonne série B et se plie aisément à l’exercice de la fiction : le récit, bien que parfaitement linéaire, est une mécanique de survival habile qui éclate la cellule familiale et observe jusqu’à l’acmé la réaction de chaque individu face à la situation. En amont de ce déchaînement, le travail essentiel de Don Peake pour la bande son distille une tension palpable.
La colline a des yeux est donc bien film d’horreur. Il est aussi un film sur l’horreur. Et l’horreur, ici, est humaine.

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345735-jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxxLa colline a des yeux. 1977. 89 minutes
Écrit, réalisé et monté par Wes Craven.
Produit par Peter Locke.
Direction artistique de Robert Burns.
Musique de Don Peake.
Avec John Steadman, Dee Wallace, Janus Blythe, Michael Berryman
En salles le 23 novembre 2016 en copie restaurée 4K.
Distributeur :
Carlotta.


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