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Lycéens et apprentis au cinéma : « La nuit du chasseur »

Film au pouvoir de fascination intact, La nuit du chasseur jouit toujours d’une place exceptionnelle dans l’histoire du cinéma. Unique film réalisé par l’acteur Charles Laughton, cette œuvre à l’épais mystère est un miracle d’équilibriste qui concentre de multiples talents comme autant d’orientations possibles, tant au niveau esthétique et narratif qu’au niveau du jeu de l’acteur. Âgée de 60 ans – un âge providentiel qui la place exactement au centre de celui du cinéma qui a 120 ans -, La nuit du chasseur est un geste collectif et fulgurant qui synthétise l’histoire du cinéma qui lui précède et résonne dans son histoire d’aujourd’hui.

Film d’une force poétique rare et hantée, La nuit du chasseur est une œuvre difficile à appréhender : profondément personnelle, elle échappe à l’analyse traditionnelle et aux explications rationnelles. Si le film se présente comme un conte moral travesti en thriller angoissant, il emmène son spectateur sur les territoires de la fantasmagorie et du cauchemar pour mieux le confronter, avec une intimité presque malaisante, à l’image paternelle fondatrice. Le père est ici représenté à travers deux figures que tout semble opposer : il est un juste comme il peut être un bourreau. Mais bien plus que d’interpeller la morale du spectateur, La nuit du chasseur le confronte au plus terrible des cauchemars : la disparition de cette figure symbolique et la rentrée brutale dans le monde des adultes.

Pour le réalisateur Charles Laughton, cette figure du père est purement cinématographique : c’est un premier film et l’ombre des grands maîtres fondateurs, de David W. Griffith à Fritz Lang, planent sur le tournage . Pour mieux gérer cet héritage écrasant auquel il a apporté son indiscutable talent en tant qu’acteur depuis le début des années 30, Charles Laughton s’entoure d’une équipe artistique qui va en proposer une formidable synthèse.
La nuit du chasseur, c’est avant tout la rencontre d’acteurs nés selon des méthodes et dans des contextes très différents. Lilian Gish et son aura de star du muet qui a joué avec David W. Griffith est la première figure importée et tutélaire qui s’invite dans l’œuvre. Une figure née dans un Hollywood presque mythologique – celui des grandes productions et des maisons-mères – qui ressuscite soudainement pendant une période qui connait son inéluctable effondrement. Face à l’actrice, ce sont des acteurs nés dans les studios de série B qui s’affrontent. Robert Mitchum est la star incontestée de la RKO et Shelley Winters n’est qu’une débutante épaulée par Charles Laughton qui est son professeur de théâtre. Entre eux, c’est aussi une méthode qui s’affronte : le jeu instinctif de Robert Mitchum répond avec une complémentarité exemplaire à la dimension introspective du jeu de Shelley Winters, dans la droite lignée de l’Actor’s studio.

A sa façon, le travail de Stanley Cortez à l’image convoque toutes les formes cinématographiques possibles. La nuit du chasseur est un film traversé par Fritz Lang et Orson Welles, un film noir nourri d’expressionnisme et de théâtre d’ombres. Ce désordre esthétique, c’est le reflet d’un entêtement à résister aux conventions du cinéma classique et de jouir d’une liberté totale : l’absence d’homogénéité stylistique supplante toute idée d’une conception globale de mise en scène. Cette démarche singulière profite d’une œuvre où le déséquilibre – tant narratif qu’esthétique – est roi.  La nuit du chasseur est une sorte d’anthologie, un astucieux mélange où l’abondance n’est pas nuisible. C’est un abus de poésie sous la forme d’un assemblage disparate.

La nuit du chasseur est la déambulation d’un acteur improvisé metteur en scène dans sa mémoire de cinéphile, sous l’égide du plaisir et de la liberté. Une liberté qui désarçonne par sa fulgurance et qui fait le désespoir du critique de cinéma car elle reste profondément insaisissable. C’est peut être ça, la magie noire de ce cinéma incantatoire.

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Bibliographie à l’attention des enseignants :
La nuit du chasseur. Roman de Davis Grubb. Diverses éditions de poche.
Avant-scène n°202 : La nuit du chasseur. 1978.
La nuit du chasseur par Charles Tatum Jr. Éditions Yellow now. 1988.
La main du saigneur. Philippe Garnier. Éditions Wild Side (Livret en complément de l’édition DVD/Blu-Ray).
A voir :
Time out of war. Denis Sanders. 1954
Comme réalisateurs de seconde équipe, les frères Sanders réaliseront quelques fameuses séquences du film restées célèbres : le plan aérien d’introduction, les plans de la rivière. On retrouve l’ensemble de ces plans dans ce premier documentaire.
Disponible ici : http://archive.org/details/timeoutofwar.
Pour aller plus loin…
Charles Laughton : an intimate biography. Charles Igham. Editions Doubleday. 1976 (livre en anglais).
Sur le cinéma. Essai de James Agee. Éditions des cahiers du cinéma. 1991.
Louons maintenant les grands hommes. James Agee & Walker Evans. Editions Plon, Terre Humaine, 1993.
Une mort dans la famille. James Agee. Christian Bourgois Editeur, 2011.
Barbe bleue. In « Les contes de Charles Perrault« . Diverses éditions de poche.
La morphologie du conte. Vladimir Propp. Éditions du Seuil. 1970
Psychanalyse des conte de fées. Bruno Bettelheim. Éditions Robert Laffont. 1976.
Tous les vivants. Jayne Anne Phillips. Édition de l’Olivier, 2016.


hunterLa nuit du chasseur. 1955. 93 minutes.
Réalisé par Charles Laughton.
Scénario de James Agee d’après le roman de Davis Grubb.
Directeur de la photographie : Stanley Cortez.
Avec : Robert Mitchum, Lilian Gish, Shelley Winters
En salles le 13 avril 2011.
Distributeur
: Carlotta.


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