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Predator. John Mc Tiernan. 1987

Derrière les mécanismes de la superproduction, Predator se révèle un film singulier qui pense et renouvelle en profondeur  l’image du héros américain. John Mac Tiernan, cinéaste atypique et auteur engagé, détourne avec beaucoup d’ironie le cahier des charges trop prévisible du buddy-movie et l’image de la star naissante Arnold Schwarzenegger. Predator est une belle mécanique perverse qui se transforme en terrain de jeu idéal pour reconfigure l’image du héros et le sauver du naufrage de l’idéologie reaganienne qu’il représentait jusque là.

Virilité musclée de l’univers paramilitaire, arsenal de destruction massif, maquillage guerrier et musique au pas : de façon maligne, Predator résonne comme une suite officieuse au célèbre Commando, film belliciste de sinistre mémoire réalisé par Mark L. Lester en 1985. Arnold Schwarzenegger y interprétait un ex-membre d’un commando d’élite aux ressources spectaculaires qui règlait ses comptes, sous couvert de kidnapping familial, à un dictateur de République dominicaine et à ses barbouzes locales. La dimension va-t-en guerre tout en muscles du héros était un parfait exemple des envies d’un certain cinéma d’action américain des années 80 : Défendre sans subtilité les principes de l’idéologie reaganienne  à travers une figure virile et puissante qu’Arnold Schwarzenegger incarnait parfaitement. Le cinéma hollywoodien a toujours entretenu des rapports complexes avec la politique nationale : Predator ne change pas la donne et sa dimension politique perpétue cette tradition. Néanmoins, John Mac Tiernan est un cinéaste progressiste peu enclin à adhérer à la renaissance de la droite américaine que symbolise le reaganisme. Affaiblie en cette fin de mandat par plusieurs affaires et un relatif isolationnisme, l’idéologie du Président Ronald Reagan agonise et le second film de John Mac Tiernan – qui est sa première superproduction – en sonne le glas avec beaucoup d’intelligence, préférant la logique de détournement à celle de l’affrontement direct.

Si Predator s’installe avec tant d’aisance dans le cahier des charges du buddy movie et se permet même de singer quelques modèles peu prestigieux de son acteur principal, c’est pour mieux inscrire sa réflexion au cœur d’un genre mais aussi d’une figure populaire.  La première partie de l’œuvre – dont l’éradication décomplexée et  spectaculaire d’un village en quelques minutes est l’acmé – lui permet de remplir le cahier des charges jusqu’à satiété en moins de 20 minutes. Quelques séquences plus tard, l’équipe épuise furieusement sa moindre cartouche pour occire un ennemi désespérément invisible et intouchable. Dès lors que peut-il advenir du buddy movie lorsque la mission a été accomplie et que l’arsenal est épuisé? Predator peut maintenant révéler sa vraie nature et dévoiler ses véritables enjeux. Cet enjeu, c’est la déconstruction méthodique par une mécanique perverse – une chasse impitoyable – de tout ce qui a été mis en place jusque là : une certaine image du héros et une certaine idéologie qui aurait incubé en lui, définissant le film d’action pendant la décennie précédente. La jungle devient le terrain idéal d’un jeu presque sadien qui débute par la mise à nu d’un corps devenu enfin exsangue et vulnérable. Rien, et encore moins le muscle, ne semble résister aux assauts d’un monstre et d’un réalisateur qui œuvrent contre le corps du héros main dans la main. Il n’est plus une masse indestructible et sa densité est remise en cause par la vision thermique d’une créature qui le transperce pour en révéler le secret des organes et du squelette. Predator nous offre pour la première fois une vision décharnée et incarnée du corps d’Arnold Schwarzenegger, à contre-courant d’une habituelle vision lisse et musclée, voir robotisée (Terminator, James Cameron, 1985).
Cette exploration intérieure du corps, qui culmine lors d’un combat final qui utilise brillamment un montage alterné entre vitalité d’une chair meurtrie et squelette numérisé, c’est la reconquête d’une dimension humaine chez un culturiste dont le cinéma a fait son outil idéologique. Pas encore acteur, Arnold Schwarzenegger doit se débarrasser de ce corps-palimpseste pour en redevenir le propriétaire et reconquérir une identité singulière. Predator en propose la méthodique déconstruction, renvoyant l’outil à un état primitif qui annonce une renaissance sous d’autres auspices. Le film de John Mac Tiernan abandonne alors notre héros dans un paysage de brumes qui le ferait croire revenu transformé d’un au-delà. Il cesse ensuite de traquer dans son dernier regard la question qui le taraude : Si je ne suis plus un outil, que vais-je devenir?

Deux ans après cette aventure, Arnold Schwarzenegger plonge en pleine crise identitaire dans Total Recall (1990), film d’inspiration dickienne réalisé par un autre cinéaste engagé : Paul Verhoeven. Le film s’annonce comme la suite légitime à cette expérience de déconstruction/reconstruction qui imposera pendant 20 ans une nouvelle image du héros dans le film d’action hollywoodien.

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F1Predator. 1987. 107 minutes.
Réalisé par John Mc Tiernan.
Produit par John Davis, Lawrence Gordon et Joel Silver.
Photographie de Donald McAlpine.
Effets spéciaux par Howard Berger, Stan Winston, Screaming mad George…
Avec Arnold Schwarzenegger, Carl Weathers, Jesse Ventura, Bill Duke
En salles le 19 août 2016 en version restaurée.
Distributeur: Capricci.
Télécharger le dossier de presse en cliquant ici.
Film soutenu par l’ADRC.


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