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The witch. Robert Eggers. 2015

A contre courant de certaines habitudes du cinéma fantastique, The witch est une œuvre qui fait le choix du hiératisme pour distiller sa terreur sourde. Un conte vénéneux et séminal qui puise sa force esthétique et thématique à la source d’une tradition populaire dont il invite à revisiter les peurs fondatrices.

The witch surprend par une austérité inhabituelle : la sécheresse de sa mise en scène – faite de longs plans fixes – et sa bande son naturaliste émaillée d’une musique sporadique apparaissent comme l’expression la plus minimaliste d’un scénario simple et linéaire mais avare en explications. Au plus de l’ascétisme d’une vie partagée entre la rudesse de la terre et le rigorisme religieux, l’austérité la mise en scène de Robert Eggers relève plus de l’archaïsme que de l’académisme : elle excelle dans la peinture d’une famille coincée entre des forces telluriques et cosmiques, figée dans une vie rigide et sans ciel. Des forces qui sont les mâchoires d’un même piège : le bannissement. Instruite en procès dès le début de l’œuvre et rejetée par sa communauté pour des raisons qui resteront obscures,  la famille de se résout à une vie en marge de la civilisation, s’en remettant divinement et donc aveuglement à une terre stérile qui ne voudra pas d’elle. Ce questionnement sur la croyance, la ferveur qu’elle soulève, les épreuves qu’elle dresse et le parcours doloriste qu’elle suggère n’est pas sans rappeller Ingmar Bergman dont l’œuvre entière est animée par cette dialectique entre physique et métaphysique.
Néanmoins, à contrario d’un film comme L’heure du loup (Ingmar Bergman, 1967), le film de Roger Eggers se nourrit sans ambiguïté de fantastique et de l’une de ses principales figures : la sorcière. Nous sommes bien en Nouvelle-Angleterre, le territoire de Nathaniel Hawthorne, d’Edgar Allan Poe, de H.P Lovecraft et de Stephen King : la sorcière y représente un paganisme sexué et sulfureux qui conteste la ferveur omnisciente d’une famille chrétienne et synthétise la rencontre entre forces telluriques et forces cosmiques, entre la chair – mise à nue, désirable et perverse – et des pouvoirs obscurs. Symboliquement, la sorcière révèle et incarne ce qu’il y a de dissimulé dans cette famille qui, à l’image de celle qui vit dans Le château de la pureté  de Arturo Ripstein (1972), se croit protégée du monde et de ses vices. Si cette terre est un paradis, c’est d’emblée un paradis perdu, une vision édénique souillée par un mal diffus qui s’empare et instrumentalise l’innocence – les jeunes enfants, qui ne sont pas sans faire penser à ceux du film de Jack Clayton, Les innocents (1961) – et par une humanité fragile qui sait discrètement épier un sein et connait la tentation. A la fois en nous et pour nous, cette souillure est aussi, plus profondément, celle d’une fallacieuse terre promise : une terre d’Amérique à l’impureté hostile pour une pieuse famille venue d’Angleterre, cellule dont The witch décrit l’inéluctable éclatement.

The witch est donc une fable morale qui va puiser dans la tradition du conte – chez les frères Grimm notamment – ce qu’il y a de plus séminal pour exprimer le mal. Cet héritage littéraire fusionne de façon élégante et cohérente avec un héritage esthétique nourri des mêmes mystères : Robert Eggers baigne ses étranges paysages dans un symbolisme digne de James Whistler tandis que ses intérieurs se noient dans un clair obscur permanent, choix fécond pour peindre une réalité angoissante et fragile qui s’accroche à la lueur vacillante de quelques bougies, dans la grande tradition d’un romantisme qui souhaitait ardemment libérer l’imagination et les forces du réel. Une démarche qui parachève la réussite d’une œuvre à la maturité étonnante.

The witch


F4The witch. 2015. 92 minutes
Réalisé et écrit par Robert Eggers.
Chef opérateur : Jarin Blaschke.
Direction artistique de Andreas Kristof.
Musique de Mark Korven.
Avec Anya Taylor-Jones, Ralph Ineson, Kate Dickie…
En salles le 15 juin 2016.
Distributeur :
Universal Pictures France.
Télécharger le dossier de presse en cliquant ici.
http://roberteggers.com/


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. Wes Craven. 1987


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