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Court (En instance). Chaytania Thamane. 2015

Avec Court, Chaitanya Tamhane signe un beau film engagé qui renouvelle habilement les mécanismes du film de procès et imposer sa radiographie subtile de la société indienne. Mise en scène avec beaucoup d’assurance, Court transforme la ferveur militante de son auteur en révolution discrète.

Court déroule sa mécanique de film à procès avec singularité. Prenant ses distances avec les modèle du genre, il se glisse en douceur  dans les habitudes d’un genre dont l’Amérique s’est faite la digne représentante, au moins depuis le fabuleux 12 hommes en colère de Sidney Lumet, œuvre matricielle qui brille encore du haut de ses 60 ans. Bien entendu, les dynamiques sociales et artistiques œuvrent à la différenciation de la production culturelle. Néanmoins, il ne faudra pas trop s’attarder sur le folklore – cet apanage de la surface qui  configure trop facilement les œuvres – pour apprécier et défendre Court. Si le film s’inscrit bien évidemment dans un art national et se laisse habité par son histoire, sa singularité et sa réussite se forgent surtout dans une méthode qui renouvelle les codes narratifs et esthétiques du genre.

A contrario du film de procès américain, Court ne sacralise pas sa cour pénale. Chaitanya Tamhane préfère peindre sa lente transformation en théâtre de l’insolite, en espace mental pour une rêverie absurde qui mettrait en scène un Ubu de son temps au prise avec une machinerie kafkaïenne. Si le film de procès américain se nourrit d’un souffle  romanesque, Court reste presque de façon nonchalante à hauteur humaine, dans une simplicité qui fait perdurer l’incongruité de son déroulement aussi calmement qu’une eau qui dort. Le procès de Court est dédramatisé pour mieux révéler les automatismes qui le guident. En choisissant de montrer la fin d’une séance lui précédant ou en restant un temps dans la salle vide au terme de l’un de ses nombreux actes, Chaitanya Tamhane inscrit son procès de façon indifférencié dans un flux. Un flux comme un bis repetita à l’infini qui dépasse tous ses acteurs fatalement engoncés dans un rôle depuis trop longtemps tenu. Pour mieux dissimuler la sclérose, on fait bonne figure et Court excelle à révéler avec patience l’inquiétante passivité d’esprits fatigués qui se laissent trop facilement distraire (Une greffière qui pianote son téléphone, une témoin que l’on soupçonne de dire « non, non » à tout, une police laxiste qui ne vérifie aucune source…). Une passivité inquiétante car derrière cette désinvolture, le thème de Court est essentiel : on n’y parle, ni plus ni moins, de la liberté d’expression et d’une société figée dans des lois séculaires au rôle paradoxal. Si elles demeurent l’unique pacte de stabilité d’une société en proie à son délitement, elles la font dangereusement glisser au bord du gouffre obscurantiste.

Dans Court, les longs plans fixes parachèvent la rigidité d’une société assoupie tandis que le cadre et la faible profondeur de champs isolent les acteurs de cette cour absurde. Méthodique, la réalisation de Chaitanya Tamhane maintient le spectateur à distance et le film peut parfois pâtir de sa froideur théorique. Mais c’est une agréable et maligne démonstration à l’élégance ouatée et à l’étrangeté diffuse. Le film joue habilement entre vocation symbolique et réaliste, navigue entre un espace fictif à la perfection rêveuse et chatoyante – la cour, recréée par les décorateurs selon leurs souvenirs personnels car interdite d’accès pendant le tournage – et la rue dans ce qu’elle a de plus tellurique et incarnée. Le film procède par glissements pour passer d’un univers à l’autre, selon les bons vouloirs d’un scénario qui visite, comme autant d’épisodes, l’intimité de ses protagonistes. Saisis dans leur dimension sociale, les personnages fuient leur rôle symbolique et retrouvent un quotidien que l’on découvre fatalement agité par les mêmes enjeux. Comme un écho, représentants du peuple comme de l’état sont confrontés aux mêmes règles séculaires qui semblent conditionner de façon invisible leurs vies mécaniques et parfois résignées. Face à ce carcan, c’est l’isolement qui prévaut – l’avocat, réfugié dans une voiture-habitacle pour mieux jouir de sa liberté à écouter du free-jazz – ou la soumission à un passé que l’on impose dans un temps qui ne lui appartient plus. On rit jaune lorsque l’accusation invoque des interdits dépassés – un ouvrage pamphlétaire d’un autre temps -, on s’inquiète plus gravement quand, au nom de cette rigidité séculaire, elle argumente son attaque sur des suppositions hasardeuses qui condamnent les désirs plus que les faits. Car lorsque notre chanteur pamphlétaire se retrouve devant la cour, c’est au conditionnel qu’il se retrouve accusé : il se pourrait que
Derrière ce simulacre de justice, il y a un déni de présomption d’innocence et le refus d’affronter ce qui fait profondément défaut : l’audace de la liberté. Une liberté dont on condamne ardemment la tentation. Pourtant « c’est bien là » , de façon ténu et indicible, terreau fertile d’une révolution à laquelle Court semble nous inviter discrètement.

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F8Court. 2014. 114 minutes.
Réalisé et écrit par Chaitanya Tamhane.
Directeur de la photographie : Mrinal Desai.
Montage de Rikhav Desai.
Musique de Vivek Gomber.

En salles le 11 mai 2016.
Distributeur :
Survivance.
Télécharger le dossier de presse en cliquant ici.


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